Par Laurent Ribadeau Dumas

Le Premier ministre tunisien, Youssef Chahed, est en voyage officiel aux Etats-Unis du 9 au 12 juillet 2017. Accompagné d’une délégation d’hommes d’affaires, il doit notamment rencontrer le vice-président américain, Mike Pence. La Tunisie est apparemment très en cours auprès de l’administration Trump. Qui n’en a pas moins annoncé une baisse importante de l’aide à ce pays.

«La nouvelle administration américaine est curieuse de connaître ce nouveau jeune chef de gouvernement, d’écouter son analyse de la situation dans son pays, mais aussi dans la région et de comprendre sa vision pour l’avenir», a expliqué au site leaders.com «un spécialiste américain des relations internationales, qui suit de près le dossier Tunisie». Si ce discours peut sembler destiné à flatter des interlocuteurs tunisiens, il n’en reste pas moins que Youssef Chahed, 42 ans, arrivé aux affaires en août 2016, donne un nouveau visage de son pays. Et livre un discours inédit.

Depuis quelques mois, l’homme n’a pas hésité à s’attaquer de front à la corruption. Celle-ci «chez nous est généralisée», a-t-il expliqué le 4 juin. «Notre but est de mettre en pièces les systèmes de la corruption. (…) La lutte anticorruption est une guerre continue, de longue haleine et procède d’une politique soutenue», a-t-il ajouté. Il n’a pas hésité à joindre le geste à la parole: courant mai, son gouvernement a procédé à une dizaine d’arrestations impliquant hommes d’affaires, contrebandiers présumés et même un ancien responsable de la sécurité. Il a promis que cette «guerre»ne protègerait personne.

La démarche a marqué l’opinion publique dans un pays où népotisme et corruption ont largement motivé la révolution de 2011. A tel point qu’une pétition en faveur de sa politique a été publiée par une cinquantaine de personnalités de la société civile. Youssef Chahed «semble aujourd’hui totalement seul», constate Souhayr Belhassen, présidente d’honneur de la Fédération internationale des droits de l’Homme, sur le site justiceinfo.net. De là à dire que le séjour à Washington est l’occasion de conforter une position instable dans son pays… Une chose est sûre: ce voyage est le premier qu’il effectue en tant que chef du gouvernement.

Au menu: économie et sécurité
L’économie sera l’un des points forts des entretiens. «Sur le plan économique, l’engagement à améliorer le climat des affaires et de l’investissement (…) offre un signal fort au secteur privé international», estime leaders.com«Tout en plaidant l’attractivité du (pays) pour les investisseurs américains, l’une des principales demandes de la Tunisie est la levée de la barrière douanière sur le textile tunisien, taxé à 17% sur le marché américain.» Dans le même temps, Youssef Chahed doit rencontrer les dirigeants du FMI et de la Banque Mondiale pour obtenir des financements.

Béji Caïd Essebsi Donald Trump côte-à-côte au G7 en Italie 27 mai 2017
Le président tunisien, Béji Caïd Essebsi (à gauche) et son homologue américain, Donald Trump (au centre) côte-à-côte au G7 à Taormine (Italie) le 27 mai 2017. A droite: le président nigérien, Mahmadou Issoufou.    © AFP – Pool – Jonathan Ernst

La défense et la sécurité seront au cœur des discussions qu’il aura avec ses interlocuteurs à Washington. La Tunisie est un partenaire clef de l’Occident en Afrique du Nord dans la lutte anti-djihadiste. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si en 2015, le pays s’est vu attribuer par les Etats-Unis le statut d’«allié majeur non-membre de l’Otan», accordé de manière très restreinte. Et ce n’est pas un hasard si depuis l’entrée en fonction de Donald Trump en janvier 2017, le locataire de la Maison Blanche a rencontré le président Béji Caïd Essebsi à deux reprises: à Ryad (en mai) et au G7 en juin à Taormine(Italie).

Paradoxe
Cette attention, portée par l’administration américaine, est en contradiction flagrante avec les récentes annonces budgétaires de la Maison Blanche. Celle-ci entend ainsi réduire de 67% son aide à la Tunisie.

Dans un éditorial intitulé Donald Trump, je t’aime, moi non plus…, le journal tunisois francophone La Presse dénonce ce paradoxe: «Un soutien affiché mais des coupes drastiques ordonnées.» Et de citer Sophien Ben Nasr, «Tuniso-Américain, résident aux USA depuis 34 ans, expert dans le lobbysme américain»«Donald Trump veut changer la doctrine établie depuis une cinquantaine d’années dans la politique étrangère américaine (…). La tendance des républicains, c’est de faire des coupes dans l’aide américaine à l’étranger. La seule exception, c’est l’aide militaire à Israël, en constante progression.» Logique donc que la Tunisie en pâtisse.

Le paradoxe Trump vis-à-vis de la Tunisie n’est pas passé inaperçu. Notamment auprès de la fameuse Fondation Carnegie, basée à Washington. Dans un papier, signé Sarah Yerkes et intitulé Nous avons besoin de la Tunisie dans la lutte contre EI, celle-ci s’insurge contre les coupes budgétaires, qualifiées de «peu judicieuses et dangereuses»«Le projet de budget du président Trump, qui réduit l’aide financière à la Tunisie, ne contredit pas seulement fortement l’intention de « détruire » (…) le soi-disant EI, mais pourrait avoir aussi de graves conséquences pour les Etats-Unis et leurs alliés», estime le document. Et de rappeler que la Tunisie est en «première ligne» face au terrorisme, confrontée non seulement à l’Etat islamique en Libye, mais aussi à Al Qaïda au Maghreb islamique le long de sa frontière avec l’Algérie.

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